MARIE BINET

La Cigarette

Smoking or not smoking

Si l’on pouvait gagner une année de vie ou la perdre de manière sûre en cessant de fumer ou l’inverse, il n’est pas évident que je prenne la bonne décision. Les questions d’avenir sont toujours des questions de vie et de mort et pour n’y point penser je préfère sans aucun doute faire le contraire. Ainsi, pour moi, les énormes publicités anti-tabac collées sur les paquets deviennent, des marques d’authenticité. Le tabac n’est pas inoffensif. Il a des effets que l’on recherche à ses risques et périls. C’est fort, c’est âcre, c’est dur comme du bois, ça vous saoule comme disait la chanson que chantait mon grand-père au siècle dernier. Petite ivresse, goût, dégoût, attirance et volupté de la drogue.
Ca y est, le mot est jeté. Nous les fumeurs, sommes tous des drogués, sous entendu, des personnes débiles, sans volonté, esclaves d’une ridicule manie qui empeste l’atmosphère et nuit gravement à notre entourage. Hors, il ne s’agit pas de volonté, puisque la volonté de ne pas arrêter l’emporte. C’est une position, une opinion, une situation plus intéressante encore à mesure qu’elle devient élitiste. C’est une attitude anti-bonne santé conformiste, anti-rabacheur et rabat-joie, une forme de fidélité romantique à des images emblématiques. Revoir ce que la cigarette est à la psychanalyse avec Freud, la littérature avec Georges Sand, le grand cinéma d’Hollywood avec Bogart, les cow-boys de mon enfance, l’existentialisme avec Sartre, la libération de Paris avec les G.I. distribuant des cigarettes, les caves de Saint Germain des Près, le jazz et tous les chanteurs à la voix de fumeur… Gabin, Prévert, Gainsbourg sans clope au bec, à quoi ça ressemble! Pourquoi et comment un simple décret du Ministère de la Santé pourrait-il faire partir en fumée ces images et ces pages d’histoires? Car le tabac est une culture ; c’est une ambiance, un air de Paris…, Pollué comme on l’aimait, un rêve à la portée de tous, une ration offerte aux guerriers, généraux ou troufions qui avaient leur propre tabac détaxé ; Un moyen de communication et d’échange, une espérance, un dernier voeu pour le condamné à mort, une marque évidente pour l’émancipation des femmes, presque une conquête.

Je pense aussi à ces « Marlene », « Mata Hari », femmes fatales et femmes troublantes, envoûtantes, aux beaux ongles vernis de rouge, portant des bijoux étincelants et parfois de longs gants du soir en satin noir, prolongés par un fume cigarette en ivoire, en écaille, en pierre dure avec des bagues d’or ou d’argent…
Je viens justement de me vernir les ongles des pieds d’un rouge carmin assorti à mes sandales à talons hauts du même rouge sensuel et criminel, un rouge Ferrari, pour les amateurs de vitesse et de sensation forte. Wawa Woum !

Je pense à ma mère que je revoie entourée d’un halot de fumée bleu. Longtemps, elle a fumé des Lucky Strike puis des Pall Mall. Elle n’aimait, disait-elle, que son « foin ». Des cigarettes sans filtre qui lui teintaient légèrement le bout des doigts et qui étaient 100% non light.
Je me souviens aussi des cigarettes à bouts dorés, des tabacs orientaux aux saveurs opiacées, aux couleurs mauves, vieux rose, bleu pâle… que l’on devait trouver en Suisse, ou dans quelques boutiques spécialisées. Quand on les portait à la bouche, elles laissaient sur les lèvres un goût sucré.

Je revois les salons des grands hôtels, les fumoirs tapissés de lambris et meublés de canapés clubs en cuir ou souvent les hommes, allaient mystérieusement se retirer après dîner. Il y avait tout un cérémonial, un art de la dégustation, des boîtes en loupe d’orme garnies de cigares et des timbales d’argent remplies de cigarettes disposées sur les tables pour les invités dans toutes les bonnes familles. Des briquets en or fait par des joailliers, des célèbres Dupont, Dunhill au Zippo, briquets à essence, à amadou, briquets artistiques, psychédéliques, surréalistes, kitchs…
Je ne vous dirais pas à quel point j’aime les briquets, j’en fais collection. J’aime faire du feu en un déclic, j’aime ces objets qui réagissent de cette manière si étincelante. J’aime aussi accomplir des gestes simples comme retirer la protection de papier cellophane en déroulant le ruban avant d’ouvrir le paquet. J’aime retirer du bout des doigts la première cigarette que je m’apprête à fumer ou à offrir, sortir le briquet de ma poche, le tenir dans la main, le soupeser imperceptiblement avant de l’ouvrir d’une légère pichenette et faire rouler avec le pouce la molette en un même geste ; arriver enfin au moment où le visage aimé ou simplement ami se rapproche de ma main qui va l’éclairer un instant à la lueur de sa flamme.
Pour un homme, offrir et allumer une cigarette à une femme convoitée, c’est comme lire sur ses lèvres, la promesse de pouvoir y boire. Pour une femme l’accepter c’est entrer dans le jeu de la séduction, affirmer son goût en dévoilant ce plis pris de longue date, et reconnaissable à la manière de porter la cigarette à sa bouche, d’aspirer et ensuite d’expirer, de faire des ronds de fumée ou d’avoir l’air réfléchi presque recueilli en pensant pourquoi pas, à la cigarette que l’on allume après l’amour.

Hier soir, au restaurant, en attendant l’addition, j’observais le cendrier posé sur la table voisine. J’ai pensé qu’il pouvait être le sujet d’une nature morte ou d’une vanité, tel qu’on le concevait au siècle de Chardin, de Philippe de Champaingne. C’était un grand cendrier publicitaire en faïence de couleur verte, et en forme de grenouille. Quelques mégots étaient enchevêtrés, les autres avaient été écrasés méthodiquement. Certaines cigarettes maquillées de rouge à lèvre étaient écrasées à peine allumées et les autres réduites en petits mégots avaient été fumées jusqu’au filtre ; et j’ai pensé, sans avoir fait particulièrement attention à la conversation du couple qui était assis devant, que le fumeur aux petits mégots était plus anxieux que la dame qu’il cherchait à convaincre et qu’il ne fumait plus pour le plaisir de déguster, mais parce qu’il avait besoin de fumer pour se concentrer et préciser sa pensée, parce qu’il avait peut-être des choses difficiles à dire.

Combien de soirées ai-je passé à rebâtir avec mes amies, dans la fumée, mot par mot le chaos de nos vies. Relations et discussions indissociablement liées au tabac, écran protecteur, floue existentiel, nuage cotonneux formé par notre souffle. Intimité extrême. Une dernière phrase, une dernière cigarette avant d’aller se coucher avant d’avoir épuisé et aussi pour ranimer nos sentiments. Et ce n’est pas la mort, mais bien la vie que nous cherchions dans ces face à face aux quatre coins de la nuit. Raisonnables, nous n’aurions jamais vécu ces moments chers, ses excès exaltants. Et malgré tout le mal qui s’écrit sur le tabac et l’alcool, je pense qu’il vaut mieux être un heureux fumeur qu’un malheureux abstinent.
Je m’accroche à cette fumée pour me concentrer sur une forme de plaisir consommable et si présente parce que sa substance est précisément éphémère.

***

Avant de rencontrer Roland Topor, je n’avais jamais vu quelqu’un faire d’excès d’alcool et de tabac avec l’intensité qu’il y mettait tout en stimulant ses capacités intellectuelles. Sa vie nocturne commençait au moment où pour la majorité des autres elle s’achève. Et pendant ces voyages au milieu de la nuit, cigarette après cigare, cigare avant pipe et à nouveau cigarette, il élaborait les idées dont il prenait régulièrement des notes et qu’il allait coucher sur le papier au sortir du lit, en filant jusqu’à son bureau pour écrire d’un trait. La surprise, c’était de voir sa production, livres, dessins, affiches, émissions, scénarios, articles, pièces de théâtre, chanson, alors qu’il sortait tous les soirs. La fumée n’avait jamais rendu ses idées fumeuses, altéré sa joie et sa vitalité et il n’y avait pas de scaphandrier pour plonger avec lui dans le bocal de fumée où se développait sa créativité.
Quand on aime, on aime tout d’un bloc. J’allais savourer le défaut avec délices ; j’allais le regarder comme une perfection, et laisser les propos hygiénistes à ses prêtres et ses fidèles.
Et comme il est des ivresses qu’on ne cuve pas, après sa disparition, je continuais à chercher mon inspiration dehors en compagnie de mes amis et de mes cigarettes.
Une cigarette pour se calmer, pour se consoler, pour réfléchir, pour se rassurer, pour faire passer le temps, un temps compté par unité de cigarette, quand vient le soir. Et pourquoi pas une cigarette pour faire réapparaître l’ombre de ceux qu’on a aimé et qui nous ont faussé compagnie dans un courrant d’air, un trou de fumée.
Avant que l’on referme la tombe de Roland Topor, quelques amis avaient jeté, au lieu des fleurs, quelques bons havanes, pour qu’il puisse les savourer dans l’au-delà. Personne ne s’était consulté sur ce point, et pourtant je pense qu’il devait être parti avec une bonne provision. J’ignore seulement si quelqu’un a pensé aux allumettes ? Personne n’a pu me répondre sur cette question.

J'ai attendu plusieurs fois l'anniversaire de sa mort pour décider un jour de changer d'habitude, d'exercer ma volonté dans un sens différent de celui que j'ai longtemps pris pour une vertu. Depuis plusieurs mois je ne fume plus de cigarette. Mais je n'en tire aucune gloire. Je suis étonnée de sentir le temps passer différement, parfois je m'impatiente, et je m'ennuie aussi de petit rien qui m'étaient indifférents par le passé. Je ne trouve pas la vie plus belle, je la trouve plus crue, et je cherche toujours à retrouver ce qui se cachait derrière ces écrans de fumée qui m'ont tant fait rêver.


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