MARIE BINET

l'Aventure Pat Andréa

Article paru dans la revue Xeuxis en réponse au questionnaire de Gisèle Breteau

Ma rencontre avec Pat Andréa a eu lieu à la suite d’un voyage à Buenos Aires, après que son ami, le peintre Guillermo Roux m’ait chargé de lui porter un message. Après avoir évoqué les hasards de l’existence et des amis communs, de peinture, d’écriture. Pat Andréa m’a proposé d’écrire l’introduction de son catalogue pour une exposition en Belgique. Quelque temps plus tard quand je lui ai naïvement demandé si on avait déjà réalisé un film sur son œuvre, j’ai été fort surprise d’apprendre que ce n’était jamais arrivé, alors que Pat Andréa a déjà à son actif quatre rétrospectives et qu’il expose dans des musées et des galeries de renommées internationales.

J’ai réfléchi à un scénario, puis, nous avons établi ensemble les règles du jeu. Il s’agissait de créer un espace, avec un nouveau cadre, celui de la caméra que nous avons placée devant la toile blanche, comme un second chevalet, à la fois pour filmer un face à face, mais aussi pour enregistrer toutes les étapes de son travail depuis les premières esquisses jusqu’à son achèvement ; un film que nous avons conçu ensemble comme une performance.

Nous ne voulions pas refaire « le Mystère Picasso » de Clouzot, ni aucun autre film d’art aussi bien soit-il, nous voulions quelque chose de différent, de personnel. J’ai eu envie de réaliser un projet que j’avais en tête depuis longtemps, mais qui aurait coûté une fortune avec un tournage traditionnel, celui de voir naître un tableau comme on observe une fleur qui s’ouvre.
Nous avons tenté de restituer à l’œuvre sa dimension temporelle, avec le rythme du travail au fil des saisons, de l’hiver au printemps, avec la vie qui continue, les petits rituels de mise au travail, les problèmes techniques, les aléas de l’existence, les interruptions, ses cours aux Beaux Arts, ses déplacements, ses voyages.

Un jour donc, j’ai apporté ma caméra réglée de sorte à effectuer une prise de vue constante, Pat Andréa devait la mettre lui-même en route à chaque séance de travail, comme on remplit un journal de bord.

Il n’avait plus qu’à se lancer, se jeter à l’eau, se mettre à nu. Il fallait qu’il soit capable de montrer ses faiblesses pour comprendre comment il allait les dominer ensuite.
Pat Andréa était plus qu’embarrassé, car il se sentait observé comme jamais, observé par un œil froid, méthodique, sans émotion ni scrupule.
Il voulait aussi donner le meilleur de lui-même et peut-être ne pas livrer tous ses secrets. Après une bonne grippe, et quelques remontants, il s’est mis à travailler plus « primitivement » dessinant à main levée au fusain sur la toile.

Jeune, il avait fait de la boxe, nous avons imaginé que l’atelier était un ring, avec les cordages imaginaires d’un espace délimité par le champs de la caméra, un champs de tension. Il savait qu’il pouvait m’appeler quand il voulait, que j’allais revenir souvent, que nous allions recommencer s’il fallait, avec une autre toile, mais cela n’a pas été nécessaire.

Nous avons attendu un certain temps avant de regarder les rushes. Et là, ça a été la surprise. Nous nous sommes beaucoup amusés, surtout devant les petits accidents, les « repentirs » Il avait, lui-même, oublié quelques étapes qu’il se remémorait en les revoyant. Il y avait de l’émotion, de la surprise, des découvertes. Le film prenait le ton d’un road movie avec une bande son très drôle qui sortait de la radio.

Nous nous sommes dit que c’était vraiment très chouette et ça nous a donné du courage pour continuer, des idées à creuser.
J’ai préparé un questionnaire très approfondi. Je lui ai demandé de refaire des choses qu’il n’avait pas enregistrées, de les refaire tant qu’il les avait en mémoire, pour garder toujours l’authenticité, pour marquer la progression, tant technique que psychologique. Et puis, j’ai filmé les détails, pour donner du relief. Je l’ai regardé faire ses mélanges, préparer ses couleurs. Je lui parlais, il me répondait tranquillement avec de plus en plus de confiance, et sa voix prenait le ton d’une réflexion intérieure.

Quand le tableau a commencé à prendre la forme qui lui convenait, il a fini par oublier la présence obsédante de la caméra, de cet œil qui espionne ses rendez-vous, la venue d’un ami peintre, pour assister en direct et dans la plus grande simplicité à leur amitié. Maintenant que les dangers de l’improvisation étaient passés, nous nous sentions libre et joyeux.

Puis un jour il m’a dit : » Il faut que tu viennes. Je crois que ça y est ! » Le tableau avait trouvé son équilibre. Il était terminé. C’était très émouvant, c’était aussi très gai, de savoir que le tableau allait vivre sa vie. Nous avons passé plusieurs heures à attendre, avec Cristina sa femme, qu’un transporteur vienne prendre la toile. C’était au printemps, nous l’avons vu partir et puis quelques jours plus tard, nous sommes allé la revoir à Amsterdam où elle figurait dans une foire d’art contemporain.

Catelijn Ramakers, une amie de Pat Andréa, galeriste à La Haye avait justement vendu le tableau. Nous avons bu une coupe de champagne, mais notre aventure n’était pas terminée. Marijke Rawie, responsable du département culturel de la télévision Hollandaise AVRO, avait aussi acheté le film et elle voulait savoir quelle était la destination finale du tableau, sur quel mur il était accroché ? Alors nous sommes réparti et en chemin nous sommes allés dans sa famille. C’est ainsi qu’un autre pan de l’histoire de Pat Andréa est apparu. J’ai compris que sa trajectoire picturale qui se déroule sur plus de quarante ans prenait elle-même racine dans l’histoire de toute une lignée d’artistes. Les derniers éléments du film se mettaient en place tout seuls, avec une grande cohérence. Et, à la fin de notre voyage, nous avons rencontré le collectionneur, Hans Bronsgeest, qui, il n’y a pas de hasard, avait publié un catalogue sur le père de Pat Andréa.

Combien de temps s’était-il écoulé pour toute cette aventure ? Ce devait être un mois ou deux, ce fut six mois, et trois mois encore pour le montage, puis le travail du son dû à Sébastien Teulié, Lucie Bouteloup et les techniciens de l’INA, toute la postproduction. Le temps de bâtir et de déconstruire l’œuvre qui ne se donne jamais toute seule, qui résiste, et cherche son équilibre jusqu’à sa réalisation finale.


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