MARIE BINET

Les Contes Secrets ou les Rohmériens Télérama

 
Télérama n° 3112
 
Si Rohmer nous était conté…
 
- Seize comédiens rohmériens conversent à partir de citations du discret cinéaste. Un hommage inspiré.
 
Cinéaste du verbe et dialecticien du discours amoureux, Eric Rohmer s'est paradoxalement toujours refusé à commenter son propre travail. Il accorde des entretiens au compte-gouttes, se montre aussi discret et silencieux que ses personnages sont diserts et volubiles. De son vrai nom Maurice Schérer, il demeure, à 89 ans, l'ennemi du vedettariat et se plaît à répéter que « l'auteur n'existe que par son œuvre ». Pour le convaincre de se plier au jeu de l'autoanalyse, il faut être intime et opiniâtre comme ont pu l'être en 1993 Jean Douchet et André Labarthe dans leur émission Cinéma de notre temps, ou bien malin comme Marie Binet, dont le précieux documentaire Les Contes secrets ou les rohmériens, réalisé en 2005 mais inédit à la télévision, est diffusé ce mercredi soir sur Cinécinéma Classic. A partir de sept citations d'Eric Rohmer, qui sont autant de clefs pour explorer son univers, Marie Binet ménage une conversation avec seize comédiens rohmériens, récurrents ou non, parmi lesquels Françoise Fabian, Pascal Greggory, Marie-Christine Barrault, Jean-Claude Brialy, Jean-Louis Trintignant, Béatrice Romand ou Arielle Dombasle.
Autant l'avouer d'emblée, ce documentaire s'adresse avant tout à ceux qui ont vu plus d'un film de Rohmer. Marie Binet, qui a été assistante sur Le Beau Mariage et Pauline à la plage, connaît son sujet sur le bout des doigts et exige de son spectateur la même familiarité. Ce qui n'exclut pas, de sa part, une mise en scène didactique : découpage en chapitres (spécialité rohmérienne !), chaque idée ou témoignage ­illustré par un extrait de film... La familiarité avec le cinéma de Rohmer devient aussi une source de plaisirs insoupçonnés comme celui de retrouver, des années plus tard, des comédiens amateurs (la Rosette du Rayon Vert) ou d'autres qui se font rares (Zouzou, Féodor Atkine) et qui s'avèrent également d'excellents exégètes. Dans la plupart des contes d'Eric Rohmer, un secret, un mensonge, une méprise noue puis dénoue l'intrigue. Un soupçon d'adultère fondé ou infondé dans Ma nuit chez Maud ou La Femme de l'aviateur par exemple. La frontière entre secret intime et professionnel est même la raison d'être du Fiodor de Triple Agent. En amour ou en politique, il est parfois plus habile de dire l'énorme vérité que de mentir, semblent en conclure les rohmériens.
Moraliste mais jamais moralisateur, Rohmer, cruel comme Laclos, s'amuse à opposer des dragueurs et des allumeuses et, après coup, constate les dégâts. Parmi tous les témoins interrogés par l'ancienne collaboratrice de Rohmer, deux se distinguent et offrent une illustration in situ de ces « liaisons dangereuses ». Dans un café sont réunis les deux étudiants de Conte d'été, Melvil Poupaud et Amanda Langlet, la délicieuse serveuse de la crêperie de Dinard. Devant la caméra de Marie Binet, le ténébreux Melvil, visiblement sorti du lit une heure plus tôt, se livre à un numéro de charme éhonté sur son ex-partenaire, qui a du mal à cacher son trouble (et nous le nôtre). Le jeu amoureux qu'on devine derrière l'exercice imposé de l'interview constitue le plus bel hommage au cinéma rohmérien, subtile gymnastique entre la fougue et la vertu.
 
Jérémie Couston
Télérama n° 3112

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